Yosemite Valley : El Capitan et Half Dome

2 janvier 2016, 19h00 (UTC-9), 113 Roxie Rd, Fairbanks
Ciel clair, -20°C

Le soir de l’annonce de la visite de mes parents, ainsi que de ma venue probable, alors qu’à Fairbanks je cherchais diligemment un vol bon marché, à San Francisco, Ozgür à peine rentré à la maison interpelle Valérie :
« Que penses-tu d’amener tes parents et ton frère à Yosemite National Park. J’ai recherché sur internet ; il y a un motel pas trop cher peu avant l’entrée du parc. »
« Réserves ! réserves !» a répondu Valérie, sans hésitation.
Moins d’une heure plus tard, elle me lançait un coup de fil pour m’annoncer le succès de l’opération. Finalement, elle ajoutât :
« Ça te va, de visiter le Yosemite National Park ? »
« Tu parles, Charles » entendis-je dans ma tête avant de m’exprimer : « Bien sûr. Tu ne te rappelles pas, il y a deux ans de cela, Simon, Florian, Caroline et moi voulions y aller. Toutefois une météo catastrophique nous en avait empêché. Nous nous étions rabattu sur une visite de Point Reyes » « Sous la pluie battante » ajoutais-je après un moment de silence.

Une semaine et demie précédent notre arrivée, Valérie et Ozgür avait pensé à annulé le séjour en raison de forte chute de neige et une météo exécrable. Une amélioration annoncée quelques jours plus tard avait alors stoppé leur velléité. Finalement, les prévisions n’ont cessé de progresser dans le bon sens, et la veille du départ, nous étions certains de profiter d’un ciel dégagé le samedi, et peut-être avec quelques nuages le dimanche.

C’est ainsi que peu après que l’aube soit levée, la diane sonne. Café, thé sont diligemment préparés. La table est mise. Confitures, miels, beurres, olives et fromages trônent entre les tasses, assiettes et autres couverts. Moins d’une heure plus tard, nos valises sont soigneusement rangées dans le coffre de la voiture. Ozgür au volant, Valérie en copilote, mes parents et moi serrés à l’arrière, nous voici parti pour de nouvelles aventures. Trois heures et demie de route nous sépare de l’entrée du parc nationale. Nous nous réjouissons tous d’avance. En raison des récentes chutes de neige – aux dernières nouvelles les chaînes sont obligatoires –, Valérie est un peu plus tendue.

De l’autre côté de la baie, une fois la silhouette de Mount Diablo laissée derrière nous, l’autoroute traverse une chaîne de collines. Sur notre droite, entraînés par la légère brise marine, les pâles d’un champ d’éoliennes tournent lentement. Sur notre gauche, se dressent les silhouettes rabougries d’antiques turbines, dressées les unes à côté des autres. Triste spectacle, que ces alignements, vestige décrépis du début d’une révolution verte. Seront-elles un jour démontées, recyclées ? ou au contraire vont-elles durant des décennies donner raisons à leurs détracteurs, véritables cicatrices visuelles.

De l’autre côté des collines, une large plaine s’étend sur des dizaines de kilomètres, transformée en un gigantesque terrain maraîcher, d’où proviennent les fruits et légumes de Californie. A l’approche des premiers contreforts montagneux, nous découvrons l’un des lacs de retenu servant à l’arrosage de l’immensité agricole. Les pluies de cette année, bien plus importante que celle des années précédentes, ont remontés le niveau d’eau, mais il est encore loin d’atteindre la côte maximale.

Malgré son nom, Woods Creek est déjà partie intégrante de Don Pedro Reservoir [California]
La voie rapide que nous suivons depuis avoir quitter l’autoroute aux environs de Manteca se fait plus tortueuses, épouse les contours du paysage. Sans même les annonces de nos pilotes, mes parents et moi sentons que nous approchons du but. Nous traversons rapidement Groveland, une pittoresque petite bourgade, passons Buck Meadow où se trouve le motel. Alors que nous abordons la dernière côte avant d’entrer dans le Yosemite National Park, nous apercevons les premiers résidus neigeux sur les bas-côtés, puis de la neige compactée et quelques plaques de verglas sur la route. Au dernier stop avant de pénétrer officiellement dans le parc, nous admirons le paysage sur le canyon en contrebas. Ma conception du Yosemite est sur le point de changer drastiquement. J’avais toujours imaginé les montagnes du Yosemite à l’instar des Alpes Européennes, des Southern Alps de Nouvelle-Zélande ou à l’Alaska Range, mais il semblerait qu’elle soit plus proche des Blue Mountains australiennes, dont les vallées sont creusées dans un plateau.

Les deux roues motrices chaînées, nous sommes autorisés à entrer dans le parc. Avec ces températures clémentes, j’ai l’impression de rouler au printemps après une dernière chute de neige. Certaine portion de route, profitant d’une longue exposition, sont déjà sèche, tandis que la neige commence à fondre là où le soleil vient tout juste de darder ses rayons. A l’ombre, les températures restent fraîches et la neige compactée se transforme petit à petit en une couche glacée. Le paysage est tout simplement splendide, les branches des conifères ploient sous le blanc manteau. Les couleurs contrastent avec élégance :  les nuances mordorées des aiguilles sèches visibles à même le sol à l’abris de la frondaison, le vert clair des aiguilles des pins, le bleu profond du ciel dégagé, le blanc encore immaculé de la neige, les sombres troncs tantôt brun chocolat, tantôt noir charbon.

[Yosemite Valley, Yosemite National Park, California]
A la sortie d’une zone de forêt brûlée, la première vue sur Yosemite Valley s’offre à nous : La paroi d’El Capitan s’élève derrière une falaise, dans le lointain le quart de sphère d’Half Dome se découpe sur l’horizon. Toute la vallée est saupoudrée de neige fraîche, couronnant ces béquets d’une décoration royale. Jamais je n’oublierais ce moment où je découvris ces iconiques montagnes et comprends mieux l’attrait et la fascination qu’elles aient pu exercer sur les hommes. D’ici, je n’ai qu’une envie, celle d’aller les toucher. Alors que nous continuons notre chemin, mes yeux sont fascinés par le paysage ; nous plongeons dans l’ombre de Yosemite Valley.

[Yosemite Valley, Yosemite National Park, California]
Half-Dome, plus éloigné, a disparu derrière la frondaison des arbres. Seul El Capitan nous surplombe du haut de ses 1000 mètres. Valérie nous amène à Tunnel View, l’une des vues, si ce n’est la vue la plus célèbre sur la Vallée. D’ici, la vue s’étend sur toute la vallée qui courbe lentement vers le Nord. El Capitan en surveille l’entrée. Sa face ensoleillée se pare de nuance ocres, beiges, se fondant avec le gris granitique. Sur l’adret, les chutes d’eau de Bridalveil dessinent un glyphe à l’encre blanche sur le flanc baigné d’ombre. Une dense forêt de pins tapissent plaines et coteaux, partagé entre ombres et soleil. Dans le lointain, l’iconique Half-Dome se dresse, petit, bien plus petit que je ne me l’imaginais.

Tunnel View [Yosemite Valley, Yosemite National Park, California]
En redescendant dans la vallée nous nous arrêtons pour admire Bridalveil. Une bien belle cascade, dont l’accès au point de vue est rendu périlleux le verglas formé par la déposition de millions de gouttelettes arrachées par le vent lors de la chute. Si en été il est aisé de marcher sur les rochers jusqu’aux pieds de la falaise ; en hiver une épaisse couche de glace recouvre rochers, falaises, arbres, rambardes… au point que les Services des Parcs Nationaux avertissent les visiteurs du danger de glissades qui pourraient se transformer en un aller simple pour l’hôpital.

[Yosemite Valley, Yosemite National Park, California]
Halte après halte, le temps passe plus vite que je ne le voudrais ; l’après-midi est déjà bien entamé et nous devons poursuivre notre route. Mais à travers les arbres, papa aperçoit une autre opportunité photographique et réclame un arrêt supplémentaire. Seul lui et moi sortons de la voiture et parcourons une soixantaine de yards qui nous conduisent au bord d’une rivière. El Capitan, visible au-dessus de la lisière de la clairière, se reflète dans les eaux calmes. La scène est surréaliste, le roc impressionnant. Malgré l’intense bleu du ciel qui parfois écrase les paysages, El Capitan apparaît embelli. Je pourrais simplement m’arrêter ici, et regarder les couleurs changés sur sa face au gré de la journée. D’un coup de klaxon Valérie nous rappelle à l’ordre et nous tire de notre rêverie.

El Capitan se reflétant dans les calme de Merced River. [Yosemite Valley, Yosemite National Park, California]
Arrivé au bout de la route carrossable, nous admirons Half-Dome qui se dresse au-dessus des cimes des arbres. Dans la clairière, Ozgür est intriquée par la dense brume concentrée dans le premier mètre au-dessus du sol, formé par la suite d’une forte inversion de température. Sur une suggestion d’Ozgür, nous remontons la rivière en suivant le sentier enneigé de la rive sud, qui semble bien plus bucolique que le large chemin emménagé pour les touristes de l’autre versant. Finalement nous arriverons à Mirror Lake, mais du mauvais côté du lac. Qu’à cela ne tienne, les récentes chutes de neige ont recouvert la glace formée à sa surface, nous privant de toute réflexion. Alors que peu à peu le soleil éclaire la face d’Half-Dome, nous trinquons dans la pénombre à cette magnifique journée, et fêtons d’une petite agape de pemmican d’élan, saumon en conserve et pain aux noix.

Pemmican d’élan, conserve de saumon, pain aux noix, viogner pour fêter notre visite de Yosemite Valley [Yosemite Valley, Yosemite National Park, California]
Si El Capitan impressionne par sa hauteur, Half Dome retient l’intention par sa forme géométrique fascinante. Qu’as-t-il bien pu arriver à cette ogives granitiques pour qu’il en reste plus que la moitié d’un hémisphère. Son esthétique est à la mesure de mes attentes, mais je suis resté surpris en découvrant que la face verticale de grimpe ne représente qu’un peu moins de la moitié de la hauteur du pic. En réfléchissant un peu j’aurais pu m’attendre à la présence d’un gigantesque talus rocailleux au pied de la face, probablement constitués des gravas de l’antique éboulement qui l’a ainsi sculpté. Sans doute en plein été, en faisant abstraction de la cohue venu l’admirer, lorsque sa face est pleinement éclairée comme j’ai pu admiré El Capitan, Half Dome doit rayonner de toute beauté. Je me demande si le recul supplémentaire de l’autre rive rend justice à Half-Dome. Une seule manière d’avoir le cœur net, j’enlève mes souliers.

« Tu ne vas pas faire ce que je pense que tu vas faire » m’interroges Valérie « De toute façon, tu n’as pas pris de linge !».

« Bien sûr, tu devrais me connaître » ajoutais-je en extirpant une serviette du fond du sac.

Ni une, ni deux, pantalon et chaussures dans le sac, je traverse l’étroite rivière. Le lit fait à peine une demi-douzaine de mètre de large, l’eau m’arrive à mi mollet en son point le plus profond, le courant est presque inexistant et le lit est constitué d’un mélange de petits graviers complètement arrondis. Je n’aurais su rêver de meilleures conditions pour une traversée.

Avec un peu plus de recul, le panorama sur Half Dome s’en trouve bonifiée. La montagne perd son aspect massif et écrasé, gagne en perspective. Au meilleur d’une journée hivernale, seul la moitié de la face d’Half Dome est illumine par le soleil, le restant est caché par l’ombre projetée de North Dome. A l’approche de la fin d’après-midi la luminosité décline rapidement. Un voile bleuté recouvre doucement la Vallée qui sombrent dans la froidure nocturne. Seuls les plus hauts sommets s’illuminent une dernière fois de mille feux avant de s’éteindre. Une après l’autre, les étoiles s’illuminent par-delà les crêtes. Après un passage au magasin souvenir pour acheter quelques cartes postales, nous suivons la lente procession de véhicules pour quitter le Vallée. La neige fraîchement congelée et le verglas récent craquent sous les chaînes à neiges. Un fort ralentissement provoqué par la sortie de route d’un truck pousse les automobilistes à un peu plus de prudence. Sans les chaînes, enlevées à la sortie du parc, le trajet jusqu’à l’hôtel est bien plus agréable sans leurs vibrations et bruits de roulement. Sur le chemin du retour, Ozgür nous faire prendre connaissance du menu du restaurant attenant au motel qu’il a télécharger avant de quitter San Francisco. Quelque peu affamé, nous en salivons d’avance.

Half Dome vue depuis Mirror Lake gelé [Yosemite Valley, Yosemite National Park, California]
A peine avions nous pris possession de la chambre, qu’Ozgür l’air grave nous annonce que le restaurant est fermé, mais que quatre restaurants sont ouverts à Groveland, la dernière bourgade que nous avions traversée. Le long de sa rue principale, des rubans verts ou rouge sont enroulés autour des colonnes des porches. Des branches de sapins décorent les encadrements des fenêtres ou les rebords des balustrades. Nous jetons notre dévolu sur la Cocina Michoacan, un restaurant mexicain. Probablement une bonne adresse, les locaux ont reversé leur table en avance. Une bière en guise d’apéritif, nous patientions dans le hall d’entrée. « Si cela ne vous dérange pas de vous attabler à une table de quatre, plutôt que pour six, vous pouvez me suivre » annonce l’une des serveuses, mettant fin à notre attente. Excellents soupers arrosés de merlot, les portions sont copieuses. Je ne me rappelle plus du nom du plat du jour, qu’Ozgür et moi avons partagé, mais il est délicieux : bœuf, porc, crevettes, cactus, ognons… sont cuits et servis dans un grand molcajete de pierre, avec tortilla et frijoles refritos.

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