Dona Lake Cabin

Fairbanks, 20 mars 2017, 21 h 10 (GMT+9)
Ciel dégagé, –16 °C

Quel changement en deux semaines ! À la veille du printemps, pour la première fois de l’année, les derniers rayons du soleil illuminent les buffets à travers la fenêtre de la cuisine ouverte dans la façade exposée nord. Les températures douces oscillent entre -20 °C, au petit matin, et -7 °C, au plus chaud de la journée. Chaque jour, depuis plus de deux semaines, le soleil brille cinq minutes de plus, près de 30 minutes d’ensoleillement supplémentaire chaque semaine.

Trêve de digression, en ce glacial début du mois de mars, le mercure fricote avec les –35 °C au milieu de la nuit et reste en dessous des –20 °C pendant la journée. Le long de l’Alcan 1, 30 miles au sud de Delta Junction, il est près de 20 h quand Laura, Cassidy, Yannic, Alex et moi quittons le parking et nous nous enfonçons dans la forêt, qui à ski de fond, qui a pied, sur une neige damée par le passage de multiple motoneige.

J’ai fait la connaissance de Yannic la semaine dernière. Au cours d’une présentation, Andy avait rencontré ce Suisse romand venu à Fairbanks pour le pas de tir de Poker Flat, à partir duquel des fusées sont lancées pour observer les aurores boréales. Yannic, photographe de profession, travaille sur son projet personnel, un livre à propos de la recherche scientifique qui entoure les aurores. Cette passion l’a déjà emmené dans les pays scandinaves et pour une première fois en Alaska. Je ne connaissais encore rien de ce sympathique personnage, lorsque samedi passé je l’avais invité pour souper avec la compagnie (Andy, Eyal, Alex…) et tester un hamburger d’élan coincé dans un petit pain rond anglais 2 maison, avec une pointe d’aïoli, deux tranches de bacon, un peu de salade et une rondelle de tomate. Pour la petite histoire, la cuisson d’un hamburger saignant par -33 °C sur un gril à propane prend approximativement une demi-heure plus ou moins le même temps que pour frire les patates à l’huile d’arachide.

Les températures sont toutes aussi frisquettes que la dernière fin de semaine. À peine quelques centaines de mètres parcourus, que je jure presque déjà comme un charretier. Il fait trop froid, si les skis glissent difficilement, ma luge semble comme engluée dans la neige. Un pas après l’autre le progrès est lent. Au bout d’un mile, j’abandonne les skis, troque les souliers de skis pour des bottes de neige ; je ne suis sans doute pas plus rapide qu’avant, mais au moins j’ai l’impression que toute mon énergie est utilisée pour tirer la luge et non de faire du surplace. Laura se souvenait d’un petit chemin plat, sinuant au milieu des épinettes. Après 2 miles, j’ai le sentiment que ma luge s’alourdit, signe on-ne-peut-plus-claire que le tracé est en légère pente. Le dernier mile sera rythmé par des cadences accélérées quand le sentier gravit l’une des abruptes, mais courtes montées. Et finalement, l’ultime descente jusqu’au bord de Dona Lake, et la cabane, une centaine de mètres sur la gauche.

Yannick, le sourire au lèvre après 4 miles de ski de fond [Dona Lake Cabin, Alaksa]

Le sourire illumine le visage de Yannic, au milieu de la fourrure recouverte de givre de son bonnet de trappeur. « C’est génial ! C’est formidable ! » seront ses mots « Vous faites ça souvent ? » Je suis content, même si j’avais l’impression que cela lui plaisait, les conditions difficiles auraient pu lui arracher une moue. Laura et Alex allument le fourneau ; Yannic essaie de capturer l’instant sur pellicule ; avec l’aide de Cassidy, je m’active à installer la cuisine. Quinze minutes plus tard, la bourriche de vin est mise en perce : la polenta rôtit sur le fourneau, des carottes mijotent dans un fond de beurre et d’eau, la neige emplissant une casserole fond rapidement. Après de nombreuses histoires, quelques verres, peu après onze heures, nous nous régalons de steak et filets mignons de caribou, polenta, et carottes suivis d’un entremet de fromages et pains. En guise de désert, crème de marron et crème fouettée, crème à la lime et biscuits.

Un vrai régal, le souper s’éternise, les discussions s’enchaînent dans l’atmosphère chaleureuse de la cabine. Quand soudain, Laura s’exclame à la proposition de commencer jeu : « Ouah, je suis un peu fatiguée ». Une montre suisse ne trompe pas, il est déjà passé 4 heures du matin et, tous nous rejoignons les bras de Morphée.

Alors qu’hier soir, nous apprécions l’intimité de la cabane, sans un bruit, les nuages ont pris possession du ciel. Le rayonnement infrarouge a réchauffé la température ambiante et le thermomètre indique un doux -18 °C. Dans le lointain, le paysage enneigé se mélange avec les cieux. Après avoir ranimé le potager, armé d’une hache, je descends jusqu’au lac.

Rouge sur blanc, tout fout l’camp [Dona Lake Cabin, Alaksa]

Un coup après l’autre, des éclats de glaces volent. Laura et Alex s’en vont pour une petite virée à ski. Un coup après l’autre, des éclats de glaces s’envolent. Yannic vient me trouver : « Alors c’est comme ça que l’on creuse les trous pour la pêche ».

« Pas vraiment » lui répondis-je « Mais entre une Auger 3 et son moteur ou du bois et de la bonne bouffe, je choisis le second ».

Un coup après l’autre, je retire les éclats de glaces à la pelle. Le trou est maintenant profond d’une bonne cinquantaine de centimètres. Un coup après l’autre, Alex et Laura revient. Le son sec lorsque la hache heurte la glace indique que je suis encore loin de l’eau. Un coup après l’autre, Alex, Yannic et moi nous relayons. Le manche de la hache devient de plus en plus court, ou le trou de plus en plus profond. Un coup après l’autre, je suis le dernier à préserver. J’abandonne, le trou est plus profond que la hache longue. Au dernier coup, j’entends finalement le son résonner dans l’eau sous la glace. Selon mon expérience, 20 à 30 centimètres nous en séparent encore, alors que debout dans le trou, la surface de la glace m’arrive presque à la hanche.

Alex, jetant le mauvais oeil au trou Une cabane abandonnée [Dona Lake, Alaksa]

L’histoire des excursions en cabane se répète inlassablement, entre amitié et gastronomie. Nous nous retrouvons tous pour un robuste petit déjeuner : patates grillées, omelettes, café à profusion, et nombreux récits à échanger.

En début d’après-midi, Laura, Cassidy, Yannic et moi partons pour une petite virée à ski, à la découverte des horizons. De l’autre côté du lac, nous trouvons la carcasse gelée d’un lièvre, à moitié dévoré. Suivant la trace d’une motoneige, nous découvrons une ancienne cabane, probablement celle d’un trappeur. Il est malheureusement temps de revenir au bercail. Yannic décolle demain matin, et nous devons rentrer sur Fairbanks ce soir.

Prêts pour le retour [Dona Lake, Alaksa]

Nous abandonnons Alex à sa solitude et glissons rapidement. Au détour d’un virage, Cassidy manque d’être décapité par sa luge — tirée par une simple ficelle passée autour de son ventre — lorsqu’elle décide de faire cavalier seul et poursuivre sur sa lancée. Plus de peur que de mal. Sur le chemin du retour, une giboulée de mars, ou plutôt un véritable blizzard s’abat sur l’intérieur. Peu après 21 h nous arrivons Fairbanks.

Avant de partir, Andy nous avait proposé à Yannic et moi de le rejoindre pour souper samedi soir, en guise de dernier adieu. Malgré notre retard, il nous propose de le rejoindre, en précisant toutefois que son intérêt n’est pas désintéressé. Yannic et moi sautons dans sa voiture de location, une demi-heure plus tard nous somme attablé autour d’un sockey 4 et d’un coup bon pinot noir d’Oregon. En guise de désert — et pour couronner l’expérience alaskienne de Yannic — Andy nous convie à dégager sa voiture qui a glissé dans le bas-côté de la route. Avec un peu d’ingéniosité, beaucoup d’effort pour casser et déblayer la neige compacte du chemin, la voiture est parquée dans le garage. Sur ce, Yannic me reconduit à ma cabane et profite de quelques heures de sommeil avant de s’envoler avec le premier avion du matin.

Notes:
1. l’autoroute reliant l’Alaska aux Lower 48 construite durant la Deuxième Guerre mondiale
2. NdA : ceci est la traduction française officiel de « bun »
3. une vis hélicoïdale géante pour percer la glace
4. nom athabascan pour le red salmon, l’une des espèces de saumon

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